Nous arrivons vers 6h du matin le 02 mars à Bahía Limón, la rade de la ville de Colón. Une baie à cargos. Dès l’entrée de la jeté nous prenons à l’Est, direction Punta Shelter. Nous voyons déjà passer quelques cargos, certains auront la priorité, leur vitesse est largement supérieur.  Au Sud, nous apercevons les grosses bouées jaunes qui délimitent le « flat », une zone de mouillage d’attente pour l’entrée du Canal. A l’approche de la marina sur le canal 74 nous annonçons notre arrivée. La marina ShelterBay est située dans une zone militarisée, protégé de la ville. « Le Mama shelterBay » comme aime nous rappeler Marine. Et c’est vrai que nous étions plus habitués à un tel confort. 6 jours, c’est le temps que notre trésorerie nous permet d’apponter. Nous avons donc 6 jours pour tout ficeler : les démarches administratives du Canal, les mesures du bateau, récupérer 4 amarres de 125 pieds de long, mettre le génois à la voilerie, trouver deux handliners, réparer ici et là, l’avitaillement, l’eau, le gaz, l’essence, les conserves…Nous voulons être prêt pour passer rapidement. Nous ne voulons pas croire aux trois semaines d’attentes. Nous voulons être de l’autre côté.

Peu à peu nous nous mettons en ordre de bataille. On profite de la navette de la marina pour faire l’avitaillement à Colón. Nous confions nos bouteilles de gaz à Benjamin. Il nous ramènera aussi une machette. April s’occupe de notre génois avec attention et dans notre budget. Son savoir-faire et son professionnalisme impressionne.  Nous apprenons sans surprise que Sedna mesure bien 41 pieds et quelques pouces hors tous. La City Bank encaisse les 1000$. Bien que provisionné le paiement des droits de passage nous assomme quand même. Les bocaux stérilisent. Le tau ne branle plus. L’époxy coule. Erick nous prête les amarres qu’il faut, gratuitement. (Merci !) Notre « Ship identification number » est le 6015624. Et tous les jours à 18h nous appelons le canal.
– Le 17 mars ?
– Parfait !
Juste le temps de récupérer nos deux équipiers, nos amarres et de passer à Colón.

Une brève histoire du Canal : Dès 1523, Charles V d’Espagne songea à percer l’isthme. En 1881, de Lesseps qui venait de terminer le canal de Suez, créa « la Compagnie universelle du canal », elle prévoit un projet au niveau de la mer (sans écluses), utilisant le cours des rios. Il pensait terminer le gros œuvre en 7 ans. Il échoua. Les Etats-Unis rachète la concession et entre dans l’histoire du Canal. Dès 1904, est entrepris un projet qui comprend la construction de trois ensembles d’écluses et la création du lac Gatún. La découverte du vaccin contre la fièvre jaune, le grand fléau, « la grande peur » et son éradication par le docteur William Gorgas a grandement contribué à la réussite des travaux. En 1914, le Canal est inauguré à bord du navire Ancón.  En 1977, par l’accord Torrijos-Carter, la zone du canal retourne sous souveraineté panaméenne et la totalité de l’administration en 1999. En 2006, 80% des panaméens sont favorables à l’élargissement du Canal. Il s’agit de doubler sa capacité. En prévision de ce nouveau trafic, les îles du lac Gatún  voient leurs angles rognés à coup de dynamite.  6 milliards de dollars plus tard, en juin 2016, le Canal que nous allons traverser est inauguré. Sedna peut passer.

Dès notre entrée dans la chambre de l’écluse, les guides liners du canal nous envoient les toulines. Handliners et guides liners, se font face, reliés par l’amarre. En moins de dix minutes, 101 000 mètres cubes d’eau nous élève à la vitesse d’un ascenseur,  tandis que les handliners reprennent le mou des amarres, Sedna accouplé à Dream of china est entrainé d’un mur à l’autre. Les chinois manquent de peu de fracasser leur Lagoon. Les portes s’ouvrent.  En trois paliers successifs nous montons de 27 mètres, jusqu’à atteindre le niveau du lac Gatún. Une mer intérieure. Nous devons à Oscar notre premier pilote, son flegme, son sens de l’humour et son argent. Un brin joueur, il ouvre les paries. Chaque touline attrapée à la volé vaut 5$. Nous l’avons « ruiné ». Il se fera photographe pour payer sa dette.

Rafael, le second pilote, arrive vers 9h30. Nous contournons de petites îles verdoyantes, islas Tigre, islas las Brujas… et nous nous laissons aller au calme de la navigation fluviale. Notre pilote nous emmène dans un chenal balisé en eau profonde nommé la « coupe Gaillard », ou transit les 14 000 cargos annuels. Apres une vingtaine de miles, nous arrivons à la Culebra (serpent en espagnol), une falaise coupée par la main d’homme. C’est ici que les Français ont déclarés forfait en 1890, l’ampleur du désastre humain est effroyable. Nous retrouvons notre flottille, le passage se fera une nouvelle fois à couple mais à trois. Plus puissant Dream of china nous guidera, les danois de Vesterbro et nous seront sur ses flancs. Les handliners extérieurs seront en charge une nouvelle fois de garder les mats parallèles aux murs. A 14h, nous descendons les écluses de Pedro Miguel, à 15h celles de Miraflores. La dernière porte s’ouvre lentement. Le Pacifique !
Nous sommes passés de l’Atlantique au Pacifique en 24h et venons d’éviter un détour de 10 000 milles nautiques par le Cap Horn.

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